Al sélavy

Article 1 - Jean-Max Colard

Extension du domaine de la peinture - Al Sélavy

Tableau-objet, toile sur socle, peinture installée… S’il se donne d’abord sous le signe d’une évidente radicalité, c’est que le travail de A.S se situe au croisement, voire à l’angle de quelques grandes aventures tracées par l’avant-garde postmoderne — pour faire gros, à mi-chemin de Daniel Buren pour l’in situ, de Claude Rutault pour la peinture installée et de l’éclectique John Armleder pour les « furniture sculpture ». Mais loin d’aboutir à une impasse, voilà qu’à force de contraintes cette artiste réouvre au contraire le jeu de la peinture. Et son effort discret mais insensé cherche précisément, comme un éternel recommencement, à
« repenser la peinture, à repenser les limites du tableau ». 

Premier acte : on commencera d’abord par renégocier la relation au lieu. Le principe, c’est de « faire avec », de ne pas chercher à modifier l’architecture de l’espace qu’on lui confie, mais à l’inverse de poser le lieu comme une contrainte pour le tableau. La partie de plaisir peut alors commencer. Et à force, A.S a développé un certain goût pour les lieux d’art les plus catastrophiques, les centres d’art mal foutus, les salles d’exposition avec radiateur apparent : ça lui permet de jouer. De faire des « emprunts au lieu », selon sa propre expression. De créer une toile reprenant le motif de la porte-fenêtre. De la poser sur un socle à la dimension de ce satané radiateur apparent. D’étendre le cadre du tableau à la colonne placée tout à côté. Et c’est ainsi qu’elle parvient à mettre en relief  les caractéristiques, parfois les plus critiques, les plus craignos, du lieu. Si bien que certaines toiles de A.S ne sont plus rejouables ailleurs, « peintures-suicides » dirait Claude Rutault, tableaux éphémères faites pour le lieu et lui seul. Même renouvelée, la radicalité a un prix. 

Deuxième acte, mais les choses, on l’aura compris, sont bien souvent concomitantes : en empruntant au lieu ses données, ses contraintes, ses problèmes, le tableau se trouve lui-même repensé dans sa matérialité, et son statut. Il devient un support mobile, à manipuler en tous sens, gagne en plasticité au fur et à mesure que se posent les questions de ses limites, de son cadre, de sa position dans l’espace, etc. Travaillant sans principe unique, mais avec méthode malgré tout, A.S n’en reste pas au monochrome : là, elle « emprunte au lieu » sa grille architectonique et la déploie sur la toile qui prend alors des allures d’abstraction géométrique ; ailleurs elle fait couler un bleu ciel défraîchi sur une grande toile rectangulaire pour accentuer le côté porte-fenêtre. De fait sa gamme de couleurs à elle s’autorise un je ne sais quoi de mauvais goût, et entre en dissonance avec cette radicalité raide des années 70 : pastels farineux, grilles violacées, bleu jean délavé, associations de couleurs douteuses. Et c’est ainsi que A.S nous invite à travailler notre regard, à le déplacer sur les limites — du lieu, du tableau, du monde. Extension du domaine de la peinture. 

 

Jean-Max Colard

Texture peinture à la farine

Hic et Nunc

Détails d'une toile noir nacré sur son socle gris

A Wall is a Wall is a Wall

Dessin au fusain d'une chrysantheme

A Rose is a Rose is a Line

Peinture d'une vague sur du journal

Du Vague à l'Âne